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bienvenu(es)sur le blog du projet Marseille/Valparaiso, un projet de l'association Passages de l'image  (Marseille, Nîmes) et de NegPos (Nîmes). Ce projet a bénéficié à son origine du soutien financier de la Région Provence Alpes Côtes d'Azur et de celui logistique du Conseil National de la Culture et des Arts du Chili.

 

bienvenid@s al blog del proyecto fotográfico Marsella/Valparaiso, un proyecto de la asociación Passages de l'image  (Marseille, Nîmes) y de NegPos (Nîmes).  Este proyecto beneficio a su origen del apoyo financiero de la Region Provence Alpes Côtes d'Azur y de una ayuda logistica  del Consejo Nacional de la Cultura y de las Artes del Gobierno de Chile.

                                                     

 

28 octobre 2012 7 28 /10 /octobre /2012 22:35

 

texte: (et photo) Isabelle Mercier

Description : Valparaiso, son dédale de ruelles sinueuses, ses maisons de guingois, les mille couleurs du port et le bleu de la mer. Ses meutes faméliques de chiens errants qui investissent la criée au lever du jour et poursuivent inlassablement les voitures en hurlant à la mort. Ses bus qui se rient du danger et des lois de la gravité, dévalant à toute berzingue les lacets de virages, malmenant leur ferraille grinçante et leurs pneus éculés. 

 
 
Carnet de bord d’une expatriée 
 
Confessions à ma ville
 
Je t'avouerais, chère ville, que les débuts ont été difficiles dans tes bras. La première fois que je t'ai vue, j'ai eu peur de ne jamais pouvoir t'aimer. Tes façades délabrées, tes toits troués, tes chiens errants, ton allure de vieillarde bossue m'ont rebutée. Je n’ai vu qu’une ville délabrée, en déliquescence, dont les bâtiments de tôle ondulée rafistolés de bric et de broc pourrissent doucement, rongés par le sel, la pluie et le vent. Et il fait froid en ton sein, plus souvent même dehors que dedans, car le souffle glacial du vent de l’hiver s'insinue par tous les interstices et profite des fenêtres cassées. 

Mais, malgré l’histoire certaine du déclin que chantent les récits mythiques de ton existence, ta magie n’a rien perdu de sa superbe. Tu m'as conquise, comme tous les voyageurs qui dorment bercés dans tes bras, aussi vite que je ne m'en suis même pas rendu compte. Tes rues sinueuses, tes quartiers aux noms enchanteurs : Alegre, Esmeralda, qui s'enroulent autour des collines, si bien qu'on s'essouffle souvent à gravir tes montées. Et surtout tes mille couleurs, les tags colorés qui
ornent tes murs de tôle, et cette mer qui t'entoure et qui pointe le bout de son nez au coin d'une rue ou entre deux maisons. Les odeurs de tes étals de légumes, tes bus de toutes les couleurs qui foncent à une vitesse folle et qui s'arrêtent au petit bonheur, le soleil couchant qui donne à ton port une allure irréelle... 
Alors je m'incline, chère ville, ta réputation d'enchanteresse n'est pas qu'une légende ; et tu m'offres ainsi une aventure inédite, et que j'espère merveilleuse. 
 
 
« Tu me fais tourner la tête... »
 
Qui ne connaît Valparaíso est un voyageur incomplet qui n'a hélas jamais eu vent de son infortune, même si chaque expatrié amoureux de sa ville d'adoption est prompt à enjoliver ses récits d'aventure. Les aquarelles les plus fines, les dessins les plus saisissants et les photos les plus artistiques ne transcriront jamais assez son insondable beauté, qui prend en otage les sens et saisit à la gorge, quand les pas domptent les ruelles escarpées et se perdent dans la ribambelle de collines 
surplombant le Pacifique, joyau délicatement déposé dans un écrin arc-en-ciel. Les virages des quartiers perchés en amphithéâtre au-dessus du bleu profond de l’océan ressemblent à des montagnes russes immobiles, et le dédale des escaliers fait virevolter le voyageur de l’une à l’autre. Des ascenseurs aussi branlants qu'antiques, simples cabines de bois bariolées harnachées sur des câbles usés qui protestent dans des grincements à donner la chair de poule, hissent les plus téméraires et les plus pressés dans les tourmentes de l'altitude. 

L’ensemble semble avoir été assemblé au petit bonheur la chance, défiant les lois de la pesanteur et l’inventivité du plus extravagant des urbanistes. Dans cette ville si rieuse en plein jour, musée à ciel ouvert de fresques bariolées aussi talentueuses que contestataires, se retrouve l’ambiance populaire et bohème d’un Montmartre tombé par surprise dans un pot de peinture titanesque. Les étudiants sont légion, accoudés aux rambardes des chemins ensoleillés, aspirant
paresseusement la fumée de leurs cigarettes ou se passant des canettes de bière, foule bigarrée qui érige sa jeunesse et sa nonchalance en porte-étendard du bonheur. Nombre de marins et écrivains sont tombés sous le charme de cette baie si singulière, accourant se lover dans des bras aussi caressants et affables que ceux d’une courtisane, se pâmant d’amour au gré des marées et gémissant leur douleur de devoir quitter un jour un tel coin de paradis.
 
Le centre de cette cité féerique, accolé aux docks et aux décharges à ciel ouvert de containers rouillés et décapés par les assauts impétueux des vagues, avec ses grandes avenues où caracolent des bus poussifs crachant des volutes noirâtres et ses immeubles modernes sans grand charme, est le faire-valoir des éminences de tôle colorée paresseusement perchées en hauteur. Défiant l’urbanité la plus brouillonne, il est entraîné dans un tourbillon incessant d'activités marchandes où les étals débordant de légumes et de barriques d’olives ouvertes à la lumière et le brouhaha animé des chalands défilant le long des rues font écho au ballet incessant des livreurs en blouse qui tirent en grimaçant des chariots de fortune remplies à ras-bord. Les cerfs-volants des enfants s'envolent les dimanches le long des plages du port, au gré des bourrasques capricieuses du vent de la fin d'hiver, sous les cris des mouettes rieuses et des phoques qui paressent sur les digues bétonnées du bord de mer.

Par endroits pourtant, si le voyageur est attentif, le vernis de la magie semble s'être écaillé, laissant la place à la misère et à la laideur. Les quartiers les plus hauts perchés sont aussi les plus pauvres et, entre des tôles si rongées que les couleurs ont cédé la place à un gris maussade, le linge sèche et claque au gré du vent qui soulève des nuages de poussière, pendant que des enfants pieds nus et dépenaillés jouent à poursuivre les chiens errants en leur jetant des détritus et des pierres. Des zones entières ont brûlé, laissant place à des gouffres béants et des amas noirâtres qui parfois fument encore dans l'indifférence générale. Aléatoire est l'accès à l'eau tout comme âpre est la saveur de l'existence dans ces ghettos ordinaires que l'on nous dit de fuir, car nous avons deux vices qui suscitent les convoitises, ceux de l'Europe et de la richesse.
 
 
Dans l’ivresse des nuits fauves
 
Si la virilité exacerbée des Latino-Américains franchit souvent les frontières du machisme ordinaire, la chaleur humaine est légion, et offre un contraste saisissant avec la froideur des hémisphères développés, où l'individualisme régente en despote les comportements de mes compatriotes nés du bon côté de la fortune. Dans cette encablure du monde, l'humilité est reine, s'opposant au snobisme parisien et au manque d'amabilité légendaire de ses habitants. L’avenir est un terme qui ici ne se joue pas à grands coups d’ambition, car la réussite n'est pas assujettie au regard des autres mais à l’épanouissement personnel, érigée en valeur phare d'une société qui se veut libre des chaînes d'un passé arbitraire. Valparaíso est l'avant-garde de la libération des mœurs et des corps, bastion d'une sexualité débridée et du mélange des genres. La fête et l'excès faisaient acte de la rébellion urbaine qui fleurit depuis la fin de la dictature, aiguisant ses armes contre les nostalgiques d'un système qui faisait de la répression et de la prohibition des outils de destruction morale massive.

Nous nous épuisions aux mille feux de ses nuits, nos corps ondulant au rythme des musiques latines. Les boîtes homosexuelles de la ville plane étaient les plus courues de la côte, se remplissant d'une foule chamarrée et affublée des costumes les plus incroyables qui soient. Les fins de soirées clandestines fleurissaient dans les appartements d'anonymes, narguant les autorités et rivalisant de décors aussi hétéroclites qu'extraordinaires : tentures et animaux empaillés rappelant la bestialité de la jungle, ou encore pièces d'un bleu électrique rendant hommage à une des périodes les plus abyssales de Picasso.
 
 
Dans l’enfer de Dante : apocalypse
 
"Sans toi les émotions d'aujourd'hui ne sont
Que les peaux mortes des émotions d'autrefois."
Graffiti anonyme, Valparaíso 
 
Alors qu’à Paris, l'été entamait sa mue vers la blancheur endolorie de l'hiver, une volée de cendres s'est abattue sur le ciel de Valparaiso en ce 26 décembre 2010 : la folie d'un pyromane avait embrasé la forêt au-dessus du port et la ville se recroquevillait sous les assauts répétés des flammes. L'air devint tout à coup irrespirable, et le ciel s’illumina soudainement d'un orangé irréel, donnant au port l'aspect menaçant d'une fin du monde. Des résidus noirs tombaient en pluie continue et les chiens des rues, apeurés, hurlaient à la mort. Gris de poussière, nous suffoquions à en avoir les paupières rouges et la gorge gonflée, mais restions, hypnotisés, accoudés au balcon comme un seul homme scotché au bastingage de son navire en perdition. La ville entière retenait son souffle, stupéfaite, attendant les nouvelles des autorités : si le feu se propageait, il nous faudrait fuir et dévaler les rues à toutes jambes ; mais comment distancer les rafales brûlantes des flammes ? Chacun restait alors ainsi, immobile, dans l’expectative, ne pouvant se résoudre à tromper l’avancée sinistre de cette déferlante. 
 
Une pluie providentielle s’abattit finalement sur la ville aux lueurs du coucher de soleil, la libérant des derniers soubresauts du brasier, éteignant les dernières étincelles sous les cris de joie et les soupirs de soulagement.
 
 
Mélancolie
 
Ô Valparaíso, je te suis étrangère
Tes couleurs insultent la grisaille de mes nuits
Laisse-moi m’éclipser loin de tes chimères
Ton chant de sirène n’est qu’une trompeuse mélodie
 
Quand la nature reprenait ses droits, la destinée de Valparaíso paraissait bien précaire, et la panique faisait trembler les frêles habitations. Les douze coups de minuit du 26 février 2010 n’ont pas résonné comme d’habitude dans nos têtes : un violent tremblement de terre a secoué la ville, nous projetant contre les murs, si petits et si humainement fragiles dans une immensité qui n’en faisait qu’à ses humeurs. Malgré nos logements qui vomissaient quelques-uns de leurs murs en un tas de gravats poussiéreux, notre port s’en est relativement bien sorti. La tôle des maisons a épousé les courbes des chocs sismiques, ondulant au rythme des caprices de la Terre. Certaines se sont même retrouvées de guingois, planchers et toits défiant les lois de l’espace et formant des géométries qui n’appartenaient qu’à eux-mêmes. La nôtre s’est ainsi inclinée à gauche, et j’avais souvent la sensation dérangeante que le plafond allait me tomber sur la tête. 

L’anarchie abyssale suscitée dans le secret de la tectonique des plaques me sortit de la vie de léthargie et de démesure que nous menions, alors que chaque jour l’aube se levait sur l’ivresse de nos nuits. Je pris la route avec d’autres volontaires en direction du point d’orgue du séisme, à six cents kilomètres au sud de Valparaíso. En descendant du bus, nous avons découvert un monde noir de poussière, vibrant encore sous les derniers spasmes du monstre qui avait tout ravagé sur son passage.
Hagards et dépenaillés au milieu de leurs maisons éventrées, les sinistrés nous regardaient arriver, silhouettes immobiles sonnées par la vulnérabilité de la condition humaine.
 
Carnet de bord
 
1er mars 2010, Voyage dans les affres de la Terre. Histoire de héros ordinaires.
 
Nelly Luna a soixante-dix ans et un prénom à faire rêver les anges, qui sonne les soirées au coin du feu et les fleurs d'un jardin verdoyant. Les caprices de la Terre en ont décidé autrement. Elle vit aujourd'hui entre quelques planches grossièrement assemblées par des bouts de métal, tout ce qui lui reste de sa maison ravagée par le séisme. Son jardin, jonché de détritus, ustensiles de cuisine déformés et bibelots cassés, ressemble à une décharge à ciel ouvert.          
Nelly habite une ville moyenne proche de l'épicentre du tremblement de terre. Elle tiendra à nous offrir un gargantuesque petit déjeuner, près du charbon se consumant dans le barbecue portatif qui lui sert désormais de chauffage. C'est là que nous allons, pour un week-end, assembler les pièces en kit d’une maison de première urgence reçue d’Europe, faite de rondins de bois et d'un toit en tôle. 
  
Quand sa maison a commencé à s'écrouler sur sa tête, la petite Maria José, quatre ans, a voulu tirer sa grand-mère en-dehors mais celle-ci s'est débattue. Sous le poids des murs se fracassant un à un, on lisait déjà la destruction des souvenirs de toute une vie, perte intérieure qu'elle ne supporterait pas. Pendant que ce vendredi, nous balayons les décombres de sa maison d'adobe, l’aïeule nous suit du regard, appuyée sur sa canne dans l'abri de bâches à ciel ouvert qui lui sert désormais de cuisine, tandis que Maria José et son chien courent dans la poussière. 
 
Une semaine plus tard, nous reprîmes la route vers Valparaiso, choqués et meurtris par ce spectacle désolant, se demandant ce que le sort allait réserver à toutes ces âmes en peine que nous laissions dans la désolation la plus totale. L’expérience m’avait changée : au fil du temps, les collines du port se défraîchissaient à mes yeux, ne m’apparaissant plus aussi belles. Sous les peintures gaies, je remarquais de plus en plus le délabrement des façades, la vétusté des maisons.
 
Je fuyais ces expatriés venus chercher tout comme moi un autre coin de paradis terrestre, j’exécrais leur entrain surjoué, leurs envies de débauche et leurs instincts grivois. Evitant cette foule bruyante, je marchais dans les dédales des ruelles, souvent sans but, coupée du monde par la musique de mes écouteurs. Je m’arrêtais sur le ponton du bord, contemplant les carcasses pourries des bateaux qui rougeoyaient au soleil couchant, m’apaisant à la vue de ce décor d’une beauté désolante.

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